34 kms à pied, ça use ça use
La journée commence tôt, surtout pour un dimanche. 5h19 : ma fille pleure et me réveille 1 minute avant que mon réveil ne sonne. Parfait (enfin, façon de parler…)
J’ai largement le temps, mais je n’ai pas envie de me précipiter et d’être cool pour mon tout premier trail.
6h30 : je suis prêt, le p’tit déjeuner est bien passé et je décolle. Mon sac est prêt depuis la veille, je vérifie une fois de plus que je n’oublie rien (à commencer par les pompes…) et je décolle.
7h00 : me voilà garé à St Romain au Mont d’Or, à quelques dizaines de mètres seulement du retrait des dossards. Comme je suis largement en avance (le départ a lieu dans 2 heures, le rendez-vous avec les autres membres du forum dans 1 heure) je me promène dans les vieilles rues du village. Murs en pierre, petites fontaines ; je suis seul dans les rues et c’est le calme absolu d’un dimanche matin à la campagne, ça fait du bien.
7h10 : je retire mon dossard et je bois un café. Les bénévoles sont aux petits soins et vraiment très sympas. Tout est super bien organisé et c’est le début de la journée donc tout va bien.
Je retourne à la voiture et profite que j’aie un peu de temps pour faire le tour de la célèbre maison du Chaos. La demeure la plus célèbre du coin qui s’attire les foudres de la mairie de St Romain depuis des années. Il faut dire que c’est particulier comme architecture et la décoration est pour le moins avant-gardiste.
Le parking réservé aux concurrents commence à se remplir. Je rejoins la voiture et je me change avec un regard vers le ciel. La météo annonçait de la pluie pour la fin de matinée. Mais pour l’instant c’est ensoleillé et bonne température : ça s’annonce bien. Il faut quand même prévoir que dans les sous-bois en altitude, ce ne sera pas la même mayonnaise. J’opte donc pour un corsaire en bas et un tee-shirt à manches longues en haut. Aux pieds, ma paire de Salomon TrailComp2 que j’ai rodées sur ces mêmes sentiers lors du plan d’entrainement pour ce trail.
8h00 : un petit coup de fil et je retrouve Taz qui me récupère en haut du village pour rejoindre Arthur et Biscotte. Arthur est déjà prêt, Biscotte ne tarde pas et Taz… prend son temps. Le temps de choisir sa tenue, de remplir la poche à eau de son camel, d’épingler son dossard, puis de fixer ses guêtres, son polar, faire son brushing, se laver les dents, appeler la famille, vérifier la pression des pneus… Finalement à 8h30 nous remontons tous quatre en petit footing tranquille jusqu’à la zone de départ.

9h00 : nous voilà sur la zone de départ où nous retrouvons Jean-Yves. Petite photo souvenir puis nous écoutons les dernières recommandations de l’organisation et la meute est lâchée. C’est le départ commun pour le 21 et le 34 bornes donc ça fait quand même du monde. Jean-Yves qui part sur le 21 envoie de l’air et on ne le reverra plus. Pour ma part, mon objectif est d’arriver à la borne de séparation du 12ème kilomètre avec un temps suffisant pour pouvoir choisir le 21 ou le 34 selon mon état de fraicheur. J’ai quand même l’ambition de tester le 34 pour voir où j’en suis physiquement et aussi moralement. Je sais que la fin de course sera dure mais c’est un beau challenge que je me lance…
Allez, on attaque direct par une petite côte, la première d’une longue série. Nous ralentissons puis nous nous mettons à marcher car l’inclinaison s’y prête... L’ambiance est excellente dans le peloton : ça discute, ça rigole et on ne se rend presque pas compte qu’on grimpe. Quand la côte se radoucit, on accélère et nous nous mettons à courir dès que c’est possible. Devant certains ont déjà un sacré rythme et partent vite.
Nous allons monter et descendre presque sans cesse. Un truc à vous filer le tournis. Sauf qu’on ne monte pas très vite. Dans les descentes en revanche, certains passages sont mono traces et c’est difficile de se frayer un chemin entre les concurrents pour courir à son rythme. Je me sens bien et je suis Biscotte et Taz sans trop de difficultés. Derrière nous, Arthur qui a axé son début de saison sur la préparation des 10 Kms a un peu plus de mal. Il va pourtant compenser avec le mental et l’expérience, mais ça on ne le sait pas encore. Car là, on n’en est qu’au début. Nous n’avons pas encore fait 10 bornes et à cet instant, si j’avais su ce qui m’attendait, pas sûr que j’aurais continué !
Et c’est parti pour la première grosse côte de la journée, le truc velu, monotrace, où tout le monde marche dans les pas des autres. Super ambiance dans ces regroupements où l’on se croirait à un péage de l’autoroute du soleil un dimanche d’août. Nous passons à un moment où il n’y a pas trop de monde et cela nous permet de ne pas rester bloqués trop longtemps. Et puis c’est un moment sympathique qui nous attend avec des cordes de part et d’autre pour grimper sur une bosse absolument dingue. Quand je pense qu’on a payé pour être là ! Mais ça se passe plutôt bien. Déjà, les gars tout autour ont la pêche, rigolent et discutent. Bon, il y a bien un gars ou deux pour faire les bêcheurs, essayer de doubler tout le monde dans les files d’attente devant les difficultés, gueuler parce qu’on marche trop à son goût… Le parfait crétin. Mais globalement c’est vraiment sympa. Je me sens toujours bien, j’avale un gel et bois un coup. J’essaye de gérer mon effort mais je manque d’expérience alors ce n’est pas toujours facile. Dans les descentes, je cogne parfois sur un caillou un peu trop pointu mais globalement je parviens à avancer à un bon rythme. Je garde un œil sur le Forerunner pour vérifier deux choses :
- mon rythme cardiaque et là c’est plutôt bon car l’alternance course / marche me permet de rester dans des zones pas trop élevées
- le temps (1h45 maxi à la porte de séparation du 12ème kilo, il faut pas trainer quand même avec le D+ à se taper)
10h30 : Nous quittons la partie des Monts d’Or que je connais et nous nous dirigeons vers l’autre côté des montagnes. Il s’agit d’endroits superbes mais que je ne connaissais même pas. J’aperçois le 1er ravito qui signifie également porte de séparation… Taz, Biscotte et moi passons là en 1h36, ce qui veut dire que nous pouvons basculer sur la grande boucle. Je picore deux tranches de pain d’épices que je fourre dans la poche de mon camel puis j’enchaîne sur le grand tour sur les talons de mes deux acolytes. Je ne sais pas si c’est très raisonnable mais tant pis, il faut bien se tester un jour ou l’autre… La descente qui suit est très longue et forcément, quand ça descend beaucoup… il faut remonter beaucoup ! Nous empruntons des escaliers fabriqués avec de grosses pierres pointues. Les sentiers ici aussi sont secs, ce qui est plutôt étonnant. Mais on ne va pas s’en plaindre. Biscotte, Taz et moi courrons un moment tous seuls, il y a largement moins de monde qu’au départ… Le temps se couvre un peu, il y a même un petit vent frais, je suis bien avec mes manches longues.
Vers le 16ème kilomètre, après un nouveau gel, je me sens toujours bien alors j’essaye de voir jusqu’où peut aller ma chance… J’accélère un peu et bientôt je me retrouve seul. Le premier moment difficile intervient au 19ème kilomètre avec une envie de vomir qui passe un kilomètre après. J’essaye de m’alimenter et de boire de façon régulière, pas vraiment sûr de la conduite à tenir… Mais ça va mieux au niveau de l’estomac… Les jambes commencent à durcir par contre.
Les sentiers continuent de monter et de descendre. Passage de gué où malgré ma légendaire maladresse je parviens à éviter de foutre les pieds dans la gadoue. Et là, devant nous, un passage particulièrement velu nécessite de s’aider des mains pour grimper. Je me régale. Non pas que je sois facile, au contraire, c’est dur mais je trouve ça tellement rafraîchissant. On traverse de superbes paysages avec des bénévoles toujours très sympas et un balisage parfait. C’est un vrai plaisir de courir ainsi. J’échange quelques mots avec des concurrents, on s’encourage mutuellement dans les moments difficiles : c’est comme ça que je conçois la course.
Vers le 23ème kilomètre, nous sortons des sous-bois et je reviens sur un duo de coureurs. On parle un peu, je sors le profil de mon camel, je vois que ça va grimper sec jusqu’au 31ème et qu’ensuite on redescend. L’un des deux coureurs que j’ai repris me confie qu’il n’aime pas courir seul. Il a l’air expérimenté et je décide de rester avec lui si j’en ai les moyens. Dans les grimpettes on marche, mais je ne me sens pas très bien. Je sens qu’il ne me reste plus beaucoup d’eau dans la poche de mon camel et j’attends le second et dernier ravito avec impatience. Celui-ci arrive enfin au 26ème kilomètre. Je remplis la poche à eau du camel, mange un peu (du fromage c’est super de manger autre chose que du sucré !) et nous repartons. Et là je lève les yeux et misère ! Le chemin part à la verticale vers le sommet au bas duquel nous nous trouvons. Les mains sur les genoux et c’est parti… Une deux, une deux… Que c’est dur ! Le concurrent devant moi avance avec un bon rythme et je me force à le suivre. C’est que je n’ai pas envie de le ralentir car ce très sympathique coureur semble avoir décidé de m’aider. Il me demande régulièrement si ça va et m’encourage. Inutile de dire que ça décuple ma motivation ! Parce que je ne suis pas bien… J’attends le 31ème kilo avec impatience. J’ai mal aux cuisses, je suis à la limite de la rupture dans les grosses montées mais je serre les dents. Je vois que ça fait plus de 3h40 que je cours, un truc de dingue quand j’y pense. Là c’est le chaos dans mon esprit. Je suis les traces de mon lièvre qui avance toujours aussi bien ; pour moi c’est beaucoup plus laborieux. Je m’attends à ce que Taz et Biscotte me reprennent. Je me dis que je vais m’accrocher jusqu’au bout et que c’est maintenant qu’on va voir où j’en suis niveau mental. A partir du 28ème kilo, mes cuisses n’encaissent plus les descentes. Mon dos me fait souffrir, je me tétanise avec dans ma tête cette petite voix qui me dit « Détends toi, détends toi » et moi qui lui répond « J’aimerai bien t’y voir, je suis explosé ! ». Le paysage est magnifique, on passe dans un sous bois qui doit être rempli de cèpes en septembre…
Je serre les dents, bois à intervalles réguliers, croque dans un morceau de pain d’épices qu’il me reste au fond de la poche de mon camel. Nouvelle grosse côte qui nécessite d’adopter la marche. Les bénévoles qui sont là nous disent : « Courage c’est l’avant-dernière »… Et moi je me dis que c’est pas possible de tracer un tel parcours, il faut être tordu pour faire souffrir ainsi des honnêtes gens qui ne vous ont rien fait… Le problème avec « l’avant-dernière » c’est ce que ça sous-entend… Il y a une dernière. Et la dernière, elle a de quoi vous hacher menu en milliers de petits morceaux à ramasser à la cuillère. Nous grimpons sur une côte de dingue, à quatre pattes pour avancer, et à chaque pas je sens mes cuisses se tétaniser. J’ai des débuts de crampes au dessus des genoux jusqu’au milieu des cuisses, et je dois m’arrêter deux fois dans la montée pour reprendre mon souffle. Arrivé au sommet du mont Thou, c’est le 31ème kilo. Il ne reste donc que 3 bornes de descente. Mais mes cuisses sont enflées comme si deux mille abeilles les avaient prises pour cible. J’ai du mal à marcher. Devant mon samaritain a repris la course. Je me dis que je ne peux pas continuer à marcher en canard ainsi, il faut que je me mette à courir à mon tour. J’ai peur que mon dos me lâche. Alors j’attaque la descente tout doucement. Curieusement mes cuisses retrouvent une seconde jeunesse et mon dos ne me fait plus mal. Quel est ce miracle ? Je l’ignore toujours aujourd’hui mais j’accélère petit à petit en gardant toujours une marge de sécurité. De toute façon, mon objectif est déjà atteint : faire la grande boucle. J’ai rien à faire de tenter de gagner 30 secondes... La descente sur St Romain est épique. Ces trois kilomètres n’en finissent plus. C’est ma tête qui a pris le contrôle des opérations car mon corps fait la gueule. Mais mes cuisses encaissent et mon dos reste calme : tant mieux…
Voilà 4h20 que nous courons et j’aperçois les maisons de St Romain. Quand j’entends les échos du public qui applaudit près de la ligne d’arrivée, je sens que cette fois, je tiens le bon bout. Je reviens sur le concurrent qui m’a tellement aidé comme nous attaquons le dernier bout droit goudronné sous les encouragements des bénévoles et du public et nous finissons ensemble, une grande tape dans la main. L’émotion me serre la gorge : je termine mon 1er trail et quel trail ! Cela a été tellement dur mais je l’ai fait ! Je savoure ces derniers mètres de course en me disant que c’est le mental qui m’a fait terminer. Passage sous le portique d’arrivée, au F305 à mon poignet, j’ai 33,8 kms et 2000 m de dénivelé positif (ça je le verrai en rentrant sur l’ordi) pour 4h28’22’’ de course. Moi qui n’avait jamais couru de ma vie plus que 2h15 en entrainement… Mes jambes me portent encore, alors je rejoins le buffet d’arrivée, serre la main de Pascal et je le remercie pour son soutien qui m’a permis de sortir la tête de l’eau.
5 minutes plus tard, Taz et Biscotte arrivent à leur tour, ensemble et visiblement heureux de leur dernière descente abordée à bon rythme. Je crois qu’ils ont eu là une bonne séance d’entraînement pour leurs prochaines échéances trail.Pour ma part, je ne traîne pas pour aller me changer à la voiture, enfiler un jean et un pull car le temps se couvre et la pluie va même s’inviter. Nous attendons ensemble Arthur qui arrive après être passé en 1h42 à la porte de séparation. Pour quelqu’un qui ne s’est pas entraîné pour cette course, Arthur s’est drôlement bien débrouillé car il termine en moins de 5h.
Après avoir bu 1,5 litre d’eau et fais quelques étirements, c’est l’heure de rentrer à la maison pour retrouver la petite famille. Je suis exténué mais vraiment heureux de la tournure de ce premier trail. Je sais déjà ce qu’il va me falloir travailler : les cuisses ! Et se muscler la ceinture abdominale et le dos… Bref y’a du boulot ! Mais pour l’instant, je me prends une semaine de coupure complète pour recharger les batteries avant de prochaines aventures ; je ne l’ai pas volée…